Par Pierre Favennec
Publié le 25 févr. 2025 à 18:08Mis à jour le 25 févr. 2025 à 18:09
Un décret signé sous les dorures du Bureau ovale de la Maison-Blanche peut provoquer un ouragan à des milliers de kilomètres de Washington. En annonçant brutalement il y a quelques semaines la suspension de l'aide économique internationale , les nouvelles autorités américaines ont plongé le monde et plus particulièrement l'Afrique dans la sidération.
Et pour cause : le continent est le principal bénéficiaire de l'aide fournie par l'Agence américaine pour le développement international (USAID). Sur un budget de plus de 40 milliards de dollars, près de 11 milliards étaient destinés à
des pays d'Afrique subsaharienne en 2023 via des ONG, des agences internationales ou des accords bilatéraux.
Parmi les principaux bénéficiaires de ces financements : l'Ethiopie, le Soudan du Sud ou encore la République démocratique du Congo, trois pays ravagés par des conflits armés depuis plusieurs années, et dont les populations sont largement dépendantes de l'aide humanitaire pour se soigner, ou se nourrir. Au Soudan du Sud, l'aide américaine représenterait jusqu'à 7 % du produit national brut du pays, selon les chiffres du Center for Global Development (CGD), un think tank basé à Washington.
Egalement en tête de la liste des investissements d'USAID sur le continent : la santé, et notamment la lutte contre le VIH. À travers son programme « Pepfar » (President's Emergency Plan for AIDS Relief), l'agence américaine aurait déjà sauvé des millions de vies et empêché au moins autant de nouvelles infections sur le continent.
En Afrique du Sud, l'un des pays les plus touchés par l'épidémie, l'aide américaine représentait près de 500 millions de dollars en 2023, soit 17 % du budget consacré à la lutte contre le VIH, et permet à plus de 5 millions de personnes de bénéficier de traitements antirétroviraux, d'après le ministère de la Santé. À Washington, les autorités ont promis des « dérogations », notamment pour les médicaments « nécessaires à la survie. »
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« Ils n'ont pas bien défini quels seraient exactement les financements maintenus, donc les acteurs sur le terrain sont dans l'incertitude et n'ont de toute façon plus d'interlocuteurs à USAID pour répondre aux questions concrètes qu'ils se posent, notamment en termes de trésorerie, d'éligibilité des activités ou d'acheminement de médicaments », explique Stéphanie Tchiombiano, chercheuse et spécialiste de la santé mondiale.
« Même si les programmes reprenaient entièrement dans deux mois, et on se doute que ce ne sera pas le cas, le mal sera déjà fait : il y a des gens compétents qui seront partis, il y aura eu, dans certains endroits, une rupture de confiance entre les soignants et les patients », énumère-t-elle.
olmater les brèches
Au Nigeria, ou près de 2 millions de personnes vivaient avec le VIH en 2023 d'après ONUSIDA, les conséquences sont déjà visibles sur le terrain et inquiètent les soignants. « Nous avons l'un des taux de personnes sous médicaments antirétroviraux le plus élevé d'Afrique. Un arrêt de ces livraisons de médicaments pourrait provoquer une brusque montée des infections au VIH », s'alarme le docteur Ejike Orji, responsable d'un programme de planning familial à Lagos, capitale économique du pays. « Nous avons déjà suspendu plusieurs programmes de formation » ajoute-t-il.
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À lui seul, le Nigeria a reçu 600 millions de dollars d'aide américaine dans le domaine de la santé en 2023, soit 20 % du budget total du pays dans ce secteur. Dans l'urgence, les sénateurs nigérians ont voté il y a quelques jours une rallonge du budget fédéral de 200 millions de dollars pour tenter de colmater les brèches.
Branle-bas de combat également au Ghana , où le président a demandé à son ministre des Finances des « mesures urgentes » pour remplir les caisses, tandis que le pays se retrouve avec un déficit de 156 millions de dollars depuis l'arrêt de financements américains, notamment dans les secteurs de la santé et de l'agriculture. Au Kenya, ce sont près de 50.000 personnels de santé, directement rémunérés par l'aide américaine, qui risquent d'être licenciés, faute de financements suffisants.
Pierre Favennec (Correspondant à Dakar)