Le collectif d’investigation All eyes on Wagner a mis des noms et des visages sur les 1.417 Africains envoyés sur le front ukrainien entre 2023 et mi-2025. Dans son rapport Le Business du désespoir, publié le mercredi 11 février, le collectif retrace les parcours de vie de ces combattants issus de 35 pays africains.
"On retrouve surtout des profils non qualifiés et des personnes issues des armées, c’est-à-dire ayant suivi une formation militaire", explique l'enquêtrice Lou Osborn à TV5MONDE. "On compte aussi des Africains déjà installés en Russie, notamment dans le système universitaire, avec des qualifications élevées." Si le rapport recense 1.417 Africains, il s’agit d’un "chiffre minimal", selon Lou Osborn.
Mais ce que All eyes on Wagner a surtout mis en lumière, c’est l’existence d’agents russes chargés du recrutement de ces combattants en Afrique.
"Nous avons pu discuter avec un recruteur russe qui diffusait des offres pour rejoindre l’armée au Kenya".
Lou Osborn, enquêtrice pour l'ONG britannique Centre for Information Resilience
Elle ajoute: "Au cours de la conversation, il nous a indiqué qu’il servait de couverture aux services de sécurité russes. Nous pensons donc qu’ils sont directement à la manœuvre."
Des acteurs russes à tous les échelons
Et ce recrutement s’effectue à différentes échelles. Localement, les services de sécurité russe s’appuient sur des intermédiaires tels que des agences de voyages.
"Certaines structures sont entièrement tournées vers la Russie et se présentent comme accréditées par le gouvernement russe".
Lou Osborn, enquêtrice pour l'ONG britannique Centre for Information Resilience et membre du collectif d'investigation
À un niveau national, voire international, ces réseaux reposent sur des acteurs de la coopération Russie-Afrique. Parmi les programmes au cœur de ce recrutement, Lou Osborn évoque Alabuga Start. Lancé en 2022 par la Russie, ce programme a été présenté aux pays africains comme une opportunité pour les jeunes de recevoir une formation technique, de construire une carrière et d'obtenir un emploi bien rémunéré permettant de sortir leurs familles de la pauvreté.
Le programme a été vivement critiqué dans les médias, notamment par la BBC, en raison d'allégations de traite d'êtres humains, de conditions de travail abusives et de tactiques de recrutement trompeuses.
"De la chair à canon"
"Le recours à des recrues africaines par la Russie est une stratégie cynique face à ses difficultés de recrutement interne", estime Lou Osborn. Selon le think tank CSIS, le Conseil stratégique des industries de santé, les forces russes ont subi près de 1,2 million de pertes depuis le début de leur invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022.
Le collectif All Eyes On Wagner estime qu’au moins 316 Africains ont trouvé la mort en combattant pour l’armée russe en Ukraine. À travers ce rapport, Lou Osborn espère que d’autres pays africains, au-delà du Kenya, de l’Égypte et de l’Afrique du Sud, se saisissent du dossier. "Nous sommes énormément sollicités sur la question du rapatriement des corps", déplore-t-elle. Elle estime que cette problématique n’a pas été suffisamment discutée avec les pays africains et qu’elle devrait l’être.
Le ministère nigérian des Affaires étrangères a réagi ce dimanche 15 février. Il a révélé que des "Nigérians ont été induits en erreur " et " contraints de signer des contrats de service militaire". Il a également alerté sur ce qu’il décrit comme le recrutement illégal croissant de ses citoyens pour participer à des conflits étrangers.