Guerre en Ukraine : comment Washington et Londres ont vu venir l’invasion russe

À l’approche du quatrième anniversaire de l’invasion de l’Ukraine, une longue enquête du Guardian revient sur les mois qui ont précédé le 24 février 2022. Fondé sur plus de cent entretiens, ce récit retrace comment les États-Unis et le Royaume-Uni ont très tôt anticipé une attaque russe d’ampleur, sans parvenir à convaincre nombre de leurs alliés européens — ni même, dans un premier temps, le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy.

Guerre en Ukraine : comment Washington et Londres ont vu venir l’invasion russe

À l’approche du quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, une enquête du Guardian raconte, de l’intérieur, la bataille du renseignement qui a précédé le 24 février 2022. Les États-Unis et le Royaume-Uni affirment avoir identifié très tôt le scénario d’une attaque alors que beaucoup de dirigeants européens, et jusqu’à Volodymyr Zelenskyy, l’ont longtemps jugé improbable.

Selon ce récit fondé sur plus de 100 entretiens avec des responsables du renseignement, militaires et diplomates dans plusieurs pays, l’alerte américaine se cristallise à l’automne 2021. Les agences américaines détectent un faisceau d’indices : mouvements massifs de troupes près de l’Ukraine, éléments de planification opérationnelle, signaux suggérant une attaque bien au-delà du Donbas. Joe Biden envoie alors son directeur de la CIA, William Burns, à Moscou pour avertir Vladimir Poutine. Le face-à-face n’aura même pas lieu : Poutine, retranché et inaccessible, se contente d’un échange téléphonique. Burns revient convaincu que la guerre est probable.

Le Guardian décrit ensuite un effort inédit de Washington et Londres pour convaincre leurs alliés. À Bruxelles, lors d’une réunion des chefs du renseignement des pays de l’Otan, Avril Haines (directrice du renseignement national) expose l’évaluation américaine, le patron du MI6, Richard Moore, appuie. Dans la salle, la réaction dominante est le scepticisme. Certains doutent du scénario d’une invasion, d’autres redoutent qu’une posture trop ferme ne « provoque » Moscou. La mémoire de 2003, et des justifications mensongères de la guerre en Irak, nourrit aussi la méfiance.

« Inimaginable »

Face à ce mur, Washington choisit une stratégie risquée : déclassifier et rendre publics, autant que possible, des éléments jusque-là réservés aux services secrets. Un mécanisme de validation inter-agences est mis en place pour éviter de trahir une source. Résultat, note un responsable européen cité par le Guardian : on reçoit un briefing classifié, puis « quelques heures plus tard » des informations similaires apparaissent dans la presse américaine.

À Kiev, en revanche, la ligne politique reste longtemps celle de la retenue. Et Volodymyr Zelensky craint qu’un discours alarmiste ne déclenche la panique et une crise économique, affaiblissant l’Ukraine sans qu’un seul soldat russe ait franchi la frontière. Selon l’enquête, il s’irrite même des mises en garde publiques occidentales et tente de rassurer la population, jusqu’à recommander de ne pas « stocker des allumettes ». Dans le même temps, les services ukrainiens disent observer une activité russe inquiétante : recrutement tous azimuts, « faux drapeaux », contacts clandestins avec des relais potentiels. Mais la perspective d’une colonne de chars marchant sur Kiev demeure, pour beaucoup, « inimaginable ».