(Nairobi, Kenya) Le dernier hôpital opérationnel de la ville a été bombardé plus de 30 fois. Chaque jour, de 30 à 40 enfants souffrant de malnutrition sévère y arrivent, cherchant de l’aide. Mais, il n’y a rien d’autre à leur offrir que de la nourriture destinée au bétail.
« Même nous, c’est ce qu’on mange », souligne le Dr Omar Selik, en inclinant sa caméra lors d’un appel vidéo pour montrer son repas : une bouillie à base d’arachides pressées destinée aux vaches, aux chameaux et aux ânes. « Il n’y a rien d’autre. »
El-Fasher est le pire champ de bataille de la guerre civile qui sévit au Soudan. Depuis près de 18 mois, cette ville du Darfour, dans l’ouest du Soudan, est assiégée par des paramilitaires qui veulent la soumettre par la faim. Ils ont érigé un mur de terre de 32 km autour de la ville.
Les habitants ont le choix : rester, et risquer d’être bombardés ou de mourir de faim. Fuir, et risquer d’être tués, volés ou violés.
« Le monde semble nous avoir oubliés », dit le Dr Selik en pleurant. « Oh, mon Dieu, c’est une histoire tellement douloureuse… »
La guerre au Soudan a débuté en avril 2023 par des affrontements entre l’armée soudanaise et ses rivaux paramilitaires, les Forces de soutien rapide (FSR). Les combats ont ravagé le pays : 12 millions de personnes ont fui leur foyer, des dizaines de milliers d’autres sont morts et la famine gagne le pays. Selon les organismes humanitaires, il s’agit de la pire crise au monde.
Depuis mars, quand les FSR ont été expulsées de la capitale, Khartoum, elles ont redoublé d’efforts pour s’emparer du Darfour, la vaste région de l’ouest du Soudan d’où sont originaires la plupart de leurs combattants. Seul El-Fasher résiste encore.
Fuite de Zamzam
Un demi-million d’habitants ont fui El-Fasher depuis avril, quand les FSR ont déferlé sur Zamzam, un camp frappé par la famine à 11 km au sud de la ville. Quelque 300 à 1500 personnes ont été massacrées, une des pires tueries de la guerre, estime l’ONU.
Un mois plus tard, les FSR ont commencé à ériger une gigantesque muraille de terre, tel que le montrent des images satellites publiées par la Yale School of Public Health. Fin août, les travaux se poursuivaient.
260 000 personnes prises en étau
On estime qu’il reste 260 000 personnes à El-Fasher, prises dans l’étau qui se resserre. Un kilo de pâtes alimentaires se vend 73 $, soit 10 fois le prix normal, dit Taha Khater – joint au téléphone –, un des rares travailleurs humanitaires encore en ville. Son ONG, Emergency Response Rooms, a constaté la mort de 14 enfants souffrant de malnutrition depuis deux semaines. Le choléra se propage.
Les convois alimentaires de l’ONU n’ont pu atteindre El-Fasher depuis plus d’un an. Ils ont été attaqués par des drones alors qu’ils approchaient de la ville.
En juin, une frappe contre un convoi de quinze camions a tué cinq travailleurs humanitaires ; une autre, le mois dernier, a détruit trois camions et contraint les autres à faire demi-tour.
De jeunes hommes qui tentaient de fuir la ville en escaladant le mur de terre pendant la nuit ont été abattus par des combattants, affirme M. Khater.
Des organisations internationales approvisionnent Tawila, petite ville à 65 km à l’ouest, où s’entassent 600 000 réfugiés. Mais se rendre à Tawila est périlleux. Des combattants écument la région, volant ou extorquant les civils en fuite. Selon les travailleurs humanitaires, la route est bordée de tombes creusées à la hâte et de corps abandonnés.
« Ils sont simplement laissés là », affirme Sylvain Penicaud, directeur de l’hôpital de Médecins sans frontières à Tawila.
Les viols sont monnaie courante. L’hôpital traite environ 40 victimes d’agressions sexuelles chaque semaine, mais des témoignages suggèrent que « ce n’est rien en comparaison du nombre réel », dit M. Penicaud.
L’armée soudanaise aussi a été accusée de crimes de guerre à grande échelle. Ainsi, elle a bombardé des marchés bondés près d’El-Fasher, tuant plusieurs centaines de personnes. En janvier, les États-Unis ont imposé des sanctions au général Abdel Fattah Burhan, chef de l’armée soudanaise, pour avoir utilisé des armes chimiques.
Implication étrangère
Mais seules les FSR sont accusées de génocide. Ce mois-ci, les enquêteurs de l’ONU ont déterminé que la longue liste d’atrocités commises par ses troupes à El-Fasher constituait des crimes contre l’humanité. Sollicité pour cet article, un porte-parole des FSR n’a pas répondu.
L’implication étrangère dans la guerre au Soudan a aggravé le siège. Un reportage du New York Times a révélé que les Émirats arabes unis avaient fourni armes, drones et aide médicale aux FSR. Ce mois-ci, le gouvernement militaire soudanais a soumis un dossier au Conseil de sécurité des Nations unies, accusant les Émirats de payer des mercenaires colombiens, les « Desert Wolves » (Loups du désert), pour combattre aux côtés des FSR.
Le dossier, qui comprenait des copies de passeports, des contrats et une liste de 170 mercenaires présumés, a été publié peu après la diffusion en ligne de vidéos et de photos censées montrer des combattants colombiens dans le centre d’El-Fasher. Le New York Times a pu confirmer le lieu où a été tournée l’une des vidéos, mais pas l’identité des combattants.
Les Émirats nient avoir soutenu l’un ou l’autre des camps dans la guerre au Soudan et ont décrit le dossier soudanais comme une fabrication.
Hôpitaux ciblés
Les hôpitaux sont systématiquement pris pour cibles dans ce conflit. Sur les quelque 200 établissements médicaux à El-Fasher, il n’en reste plus qu’un : l’hôpital al-Saudi, où une poignée de médecins assiégés tiennent bon, malgré les bombes, la famine et la pénurie de médicaments.
L’hôpital a été visé plus de 30 fois. La pire attaque a eu lieu en janvier, quand un drone des FSR a tiré un missile sur une salle bondée, tuant 70 patients et membres du personnel, a déclaré Suleman, un médecin de l’établissement.
Aujourd’hui, les médecins s’abritent dans des tranchées pendant les bombardements et les patients affamés sont nourris avec de la nourriture pour bestiaux, soupire Suleman, qui a demandé qu’on ne publie que son prénom, ayant été menacé de mort.
Le recours à la nourriture destinée au bétail, appelée ambaz, est une solution désespérée : elle est parfois contaminée par des champignons, surtout pendant la saison des pluies. Au moins 18 habitants sont décédés ces dernières semaines après avoir consommé de l’ambaz, estiment les secouristes.
« Mais il n’y a pas d’autre option », laisse tomber Suleman.
Cet article a été publié dans le New York Times.